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  • Et compagnie (11 ème Episode)

      

        Force est de constater que les garçons du village, furent jaloux de notre train-train de vie. Nous n’avions  point de loisirs dans le village, hormis une salle de jeu de billard. Mon père et notre frère aîné nous défendaient de fréquenter ce lieu de délinquance. La quiétude du bourg fut régulièrement troublée les samedis , par la  séance de la musique soufie Al Hadra. Cette soirée était un rituel thérapeutique pour les possédés qui souffrent du mal des entités surnaturelles maléfiques. Nous assistâmes à des spectacles extravagants.  Les fans en transe, croquaient gaiement des raquettes épineuses de figues de barbaries. D’autres jouaient allégrement jusqu’à entailler leur bras avec des coutelas tranchants. Maintes fois, nous vîmes Lakhlifia, une belle femme de haute stature, perforer avec allure ses bras avec une épingle de nourrice. Les spectateurs évitaient de vêtir des habits de couleur rouge ou noir. Les hadaras en transe décelant ces deux couleurs, les pourchassaient. Le lendemain ces acteurs étaient sains et saufs avec nulle trace de blessure apparente.

        Une fois par quinzaine, nous avions droit à une séance de projection de cinéma en plein air. Ce furent des films de Charlot, de Laurel et Hardy ou des documentaires su le rôle de l’hygiène.

        Comme tous les enfants, nous consacrions beaucoup de temps à jouer des matchs de football dans le terrain plat de l’usine de crin végétal. Fautes de moyens et de ressources, nous ne jouâmes  qu’avec une pelote de Tahar. Tahar ne savait guère jouer au foot. Mais vu qu’il détenait le jouet, il imposait de force sa participation au jeu (Je joue walla, walou! clamait-il).

         Je m’arrêtai de parler pour lui faire signe de retourner sur nos pas. Nous nous étions oubliés. Nous étions loin de la voiture. Un long chemin de retour restait à prendre, mais nous avions de bonnes jambes. Elle rebroussa la première la ruelle, je la suivis. Au fond de moi-même, je l’admirai faisant la belle jambe. Elle mit ses jambes en valeur dans sa manière de marcher. Elle parada !

    -  Parfois le vendredi jour férié à cette époque, repris-je, nous organisions une randonnée dans la campagne verdâtre. Nous nous adonnâmes à une séance de pêche sur un petit ruisseau affluent du Bouregreg. Nos cannes à pêche furent des plus rudimentaires. Des tiges de roseaux, des fils de nylon et de gros hameçons. Nous ne savions pratiquer ni la pêche au toc, ni la bonne plombée. Nos appâts et asticots étaient des insectes et des vers de terre. Une fois, un de mes amis harponna une tortue et un autre une reinette verte au lieu de prendre un poisson. Ce fut un moment d’hilarité. Nous commençâmes à les brocarder de la prise. Ils libérèrent leur saisie pour taire la raillerie, et les remirent à l'eau. D’aucun avança que le matin, un gars lui eut dit « Bonne pêche !». Ce souhait est un mauvais présage pour n’importe quel pêcheur assura-t-il. Mais de nombreuses fois, nous pûmes tirer des ombles chevaliers ou des truites. Une fois la pêche terminée, nous ramassions des branches d’arbre pour faire un feu de camp. Nous creusions une fossette, utilisée comme barbecue pour déguster les poissons grillés. Les vergers d’oranges, des poires, des pommes et des figues fournissaient notre dessert. Les propriétaires indulgents ne disaient mots. Ce fut la zakât offerte à nous les chérubins pour purifier le verger des démons . Mais à aucun  moment nous ne fîmes un ratissage ou une destruction de leur bien. Tant de fois les agriculteurs nous donnèrent des bidons de petit lait. Après le barattage manuel du lait caillé et l’obtention du beurre fermier, le surplus du petit lait est offert aux passants. Pour les remercier, ensemble en chœur, nous priâmes le Très Haut de bénir le bienfaiteur après avoir psalmodié la Fatiha.

    -   En effet vous fûtes chérubins et gentils, dit-elle. Je pense qu’il n’existe point maintenant ce genre de cultivateurs ou de séraphins comme vous. Actuellement le lait et le petit lait sont vendus à la coopérative agricole. C’est de l’or blanc !  

     

    A suivre…./.

     

     

  • Et compagnie (10 ème Episode)

     

          Je ne pouvais me rassasier de l’admirer. Mais je notai que nous étions les seuls encore attablés. Les autres clients quittèrent les lieux. Durant le dîner, nous nous n'aperçûmes guère de leur présence. Je fis signe au serveur d'apporter l’addition.

    -    Abdou, parle moi un peu de toi, veux-tu?

    -  Une fois dehors, il fait beau temps, une promenade à pieds nous sera bénéfique et je te parlerai de moi.

    -   Oui, tu as raison !

    - Je réglai la facture. Nous prîmes congé et remerciâmes les responsables de l’accueil et du dîner. Au sortir, la clochette accrochée à la porte tinta encore un drelindin-din. J’affichai un large sourire en disant à Rahima :

    -   Nous nous sommes bien tapés la cloche ma mie ?

    -   Pardon, je n’ai rien compris.

    -   Nous avons bien mangé. Un dîner gargantuesque.   

    -  Oui, un  repas copieux. Je croyais que tu parlais du carillon et des appels à la joie et à la félicité  avec un grand sourire.

         Dehors, il faisait bon. Un clair de lune éclairait la ruelle. Heureusement que Rahima et moi, n’étions nullement des amants de la lune. Présentement nous  sommes ensembles. Rahima est belle comme la nuit. Nous marchâmes comme deux tourtereaux. J’allais prendre sa main pour la guider, mais je renonçai à ce marivaudage. Mon surmoi, tel un gendarme me le défendit. Nous fîmes quelques pas dans un silence religieux.

    -  Abdou me dit-elle, en me montrant du doigt le ciel. Regarde l'étoile filante.

    -  Fais des vœux vers le paradis pour qu’ils soient exaucés..

    - Non, je n'y crois pas. Je ne suis pas superstitieuse non plus. Pour moi, une étoile filante c’est le décès d’un être humain.

    - Possible ! Mais je te déconseille de montrer une étoile filante ou la lune pour éviter à ton index le panaris. Les frais de la manucure sont onéreux ces jours-çi, dis-je pour la taquiner.

    -  Au restaurant, Abdou, tu m’as promis de parler de toi. Je suis curieuse de savoir.

    -  Soit ! Sache Rahima, que mon destin est un des plus modestes. Je suis issu d’une humble famille. Mon père à l’âge adulte, fuyant l’animosité  et la cruauté du caïd de Mejjat dans le souss, vint s’installer dans un petit village non loin de Rabat. Sa fuite ne fut pas une frousse ni une peur de travailler dans la "touiza", mais c'est une rébellion contre la cruauté et l'esclavage de cet homme. Il quitta sa ville Imintanout, laissant derrière lui ses parents, ses frères et sa sœur et les gens du village qui l’aimaient tendrement. Mon père aussi les aimait. Laborieux et dégourdi, il put trouver un travail chez un colon français. Il se maria avec une première femme. Elle était stérile. Il divorça d’elle, pour épouser ma mère. Mon père avait entre autres, un don de musicien, il jouait merveilleusement du guembri.

    -   Ne me dit pas un guembri tortue ? M’interrompit-elle souriante en pensant à notre première rencontre.

    -  Nenni ! Ni guembri tortue ni guembri fait-maison avec un bidon d’huile automobile, gloussais-je avec un semblable sourire.

        Ma narration se poursuivait parfois lors d’un arrêt devant une vitrine. Nous devisâmes quelques fois des produits en ouvrant des parenthèses inattendues dans la discussion. Les passants nous lorgnèrent et convoiter notre sage allure. Nous fîmes l’ignorant.

    - En l’espace de quelques années, il devint polyglotte continuai-je mon récit. Il apprit le dialecte Zemmouri (chelha régionale), le français et aussi l’espagnol. Je fus le plus choyé de mes frères. Tout petit je me permettais de parler le français avec mon père. Il aimait que je lui parlasse dans cette langue. Il était content que sa progéniture excellât dans ce langage. Il faut dire aussi que j’ai fréquenté la medersa. Il fut intransigeant pour que tous ses enfants aillent à l’école. Il nous défendait de l’aider dans ses travaux. Les grandes vacances, nous l’aidâmes tant faire se peut.

        Mon père nous disait, l’avenir c’est le savoir. L’école est la clé d’or pour ouvrir la porte de l’avenir. Mais gardez vous mes enfants de travailler avec le makhzen ou de vous engager dans l’armée. Evitez les arrivistes. Soyez agiles au feu et à la mer ! Ses conseils influèrent sur le surmoi de chacun de nous. Ma mère est une grande dame. Elle tint à aider mon père. Elle se contenta du peu de ressources. Elle était heureuse de mener sa vie en veillant sur nous et en nous protégeant. Nous vivions dans le besoin, mais nous demeurions dans la légitimité.

     

    A suivre.../.